Traduire, est-ce trahir ?

Traduire est-ce trahir ? Aujourd’hui regardons de près l’évolution dans le temps de la signification des termes Foi et Croire.

De l’hébreu au grec, puis latin et français

émounah : substantif hébreu qui signifie solidité, certitude, véracité, certitude de la vérité ! Jérémie 5, 1 : « Parcourez les rues de Jérusalem, regardez-donc, renseignez-vous, chercher sur ces places si vous découvrez un homme, un qui pratique le droit, qui recherche la vérité – hébreu émounah, grec, pistis – et alors je pardonnerai à cette ville . »

En hébreu la émounah est le caractère de ce qui est certain, solide comme le roc, de celui qui est véridique, et aussi la certitude objective de la vérité par l’intelligence.

Les scribes et savants qui ont traduit la sainte bibliothèque hébraïque de l’hébreu en grec, quelques siècles avant notre ère, ont repris les termes des philosophes grecs mais ils n’ont pas repris leur pensée. Car la pensée hébraïque antique est très éloignée de la pensée des philosophes grecs de l’antiquité. Ces scribes et savants hébreux, dans le formidable et gigantesque travail de traduction de la Bible hébraïque en grec, n’ont pas trouvé mieux que le mot grec pistis pour traduire le mot hébreu émounah. Dans cet effort de traduction, un lexique hébreu-grec traditionnel a été conçu. Et les mêmes termes grecs issus de cette première traduction se retrouvent dans les livres de la Nouvelle Alliance.

Le substantif grec pistis, traduit généralement de l’hébreu émounah, se retrouve en Mt 8, 13 ; 9, 2 ; 17, 20, etc. ; Luc 17, 5 ; 18, 8, etc. Dans Jean, on ne trouve pas le terme pistis mais le terme alètheia qui traduit l’hébreu émet et l’hébreu émounah (Jean 1, 14 ; 1, 17 ; 3, 21 ; 4, 23, etc…). Pistis est aussi très fréquent dans les lettres de Paul.

Le problème est le suivant : dans la langue française d’aujourd’hui, le verbe croire désigne un assentiment faible et mou, qui s’oppose ou se dissocie de la connaissance et de la certitude. « Je crois qu’il va guérir, je crois qu’il va venir, je n’en suis pas certain », dit-on.

 Hébreu  Grec  Latin  Français
 heemin = être certain de la vérité de  pisteuein  credere  croire

On voit le problème : à l’entrée, nous avons heemin, être certain de la vérité de. A la sortie, nous avons le verbe français croire qui ne signifie pas la certitude objective de la vérité par l’intelligence (donnée de Dieu), mais une conviction subjective. Par conséquent, c’est une erreur de traduire le terme hébreu heemin et le terme grec pisteuein par le verbe français croire.

En français d’aujourd’hui, la foi désigne une conviction subjective, qui se distingue de la connaissance, de la raison, de la certitude, et qui s’oppose même à la certitude.

 Hébreu  Grec  Latin  Français
 émounah = la certitude objective de la vérité par l’intelligence  pistis  fidès  foi

Et ce même mot grec pistis se trouve chez Platon dans un tout autre sens que celui que donne la pensée hébraïque à ce terme. Le même mot, dans des univers intellectuels différents, a des significations différentes. A travers les siècles, cette corruption du sens va s’aggraver pour conduire progressivement à une dissociation, voire à une opposition, entre la foi et la raison. On sait par exemple que, pour Luther, la raison est la « putain du diable ». La raison est selon lui contraire à la foi. C’est à Dieu de nous donner la foi contre la nature et la raison qui sont trompeuses.

Cette corruption de sens atteint un sommet chez le philosophe allemand Kant, dans son ouvrage Critique de la Raison pure : « J’ai donc été contraint d’abolir le Connaître, afin d’obtenir une place pour le Croire. » On constate aujourd’hui que beaucoup de catholiques sont devenus luthériens (souvent sans le savoir), en ce domaine comme en d’autres. L’œcuménisme est donc réalisé dans le contresens.

Ce contresens généralisé a été confirmé par la traduction française du Credo : « Je crois en un seul Dieu ». Beaucoup pensent alors que cela signifie : Je crois qu’il y a ou qu’il existe un seul Dieu. Or je crois qu’il existe un seul Dieu signifie en réalité : Je suis certain de la vérité dans un Dieu unique, Père tout puissant.

L’existence de Dieu, dans la tradition hébraïque, n’est pas du tout une question de foi, au sens français actuel du mot « foi ». Dans cette tradition, racine du christianisme, l’existence de Dieu est une question de connaissance. L’intelligence humaine connaît Dieu à partir de son œuvre, de sa création, de l’Univers physique, et à partir des actions historiques que Dieu a accomplies, réalisées, dans l’histoire de son peuple chéri, le peuple hébreu. Abraham était certain de l’existence de Dieu avant que Dieu ne lui parle. Il aurait pu douter de la vérité de la promesse de Dieu (Ge 15), sans douter pour autant de l’existence de Dieu.

L’Église, qui a son centre d’autorégulation à Rome, a toujours maintenu la doctrine qui est celle du judaïsme orthodoxe et qui est celle de Paul, disciple de Gamaliel. L’Église de Rome a toujours maintenu contre vents et marées le postulat que l’existence de Dieu est connaissable à partir de l’Univers physique, à partir de la Création. Elle a défini solennellement sa pensée sur ce point au premier Concile œcuménique du Vatican, en 1870.

Révélation divine

Constitution dogmatique sur la Révélation Divine – Dei Verbum, Chap. 1, paragraphe 6 : Le saint Concile reconnaît que « Dieu, principe et fin de toutes choses, peut être connu avec certitude par la lumière naturelle de la raison humaine à partir des choses créées » (cf. Rm 1, 20) ; mais il enseigne qu’on doit attribuer à la Révélation « le fait que les choses qui dans l’ordre divin ne sont pas de soi inaccessibles* à la raison humaine, peuvent aussi, dans la condition présente du genre humain, être connues de tous, facilement, avec une ferme certitude et sans aucun mélange d’erreur. »

Matthieu 16, 13-17 : Arrivé dans la région de Césarée de Philippe, Jésus posa à ses disciples cette question : « Au dire des gens, qu’est le Fils de l’homme ? »… « Tu es heureux, Simon fils de Jonas, car cette révélation t’est venue, non de la chair et du sang (expression hébraïque qui désigne l’homme, tout l’homme), mais de mon Père qui est dans les cieux. »

Le Seigneur ne dit pas à « Simon le Rocher » que Dieu lui a donné de croire, mais qu’il lui a révélé, c’est-à-dire qu’il lui a donné de connaître par l’intelligence. Et c’est pourquoi les théologiens ont dégagé trois caractères de la pistis, hébreu émounah, latin fides :

  1. C’est un acte de l’intelligence, c’est une intelligence, une authentique connaissance
  2. Cette intelligence est donnée par Dieu, qui donne tout, l’être, la vie, la pensée, le vouloir et l’agir, l’intelligence et la connaissance
  3. C’est un acte libre, un acte de la liberté humaine parce que personne ne peut contraindre qui que ce soit a préférer la vérité quelle qu’elle soit face à l’erreur. Celui qui connait une réalité en profondeur, c’est parce qu’il s’y intéresse. L’intelligence est d’autant plus profonde que l’intérêt, l’amour pour la chose est plus profond.

Dans le charabia contemporain, on a oublié que la émounah, grec pistis, latin fides, est un acte de l’intelligence, qu’elle est une intelligence et une connaissance.

L’inintelligence, ce que les prophètes hébreux appellent la stupidité, est donc le péché fondamental, le péché par excellence, le péché contre l’esprit. C’est ne pas avoir la volonté et l’amour de rechercher la vérité, c’est ne pas vouloir faire ce choix-là, en tant qu’acte libre. Le contraire de l’intelligence n’est pas l’erreur, mais le péché par lequel l’homme refuse de voir ce qu’il pourrait discerner, parce qu’il préfère, comme le dit Jean, les ténèbres à la lumière.


En savoir +

Sources –

  • Les malentendus principaux de la théologie, Saint-Paul et le mystère du Christ, Claude Tresmontant
  • Constitution dogmatique sur la Révélation Divine – Dei Verbum

Note :

* inaccessibles : les choses relevant du domaine divin ne sont pas inaccessibles à la raison humaine.

 

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